Parents solos en Suisse : trajectoires, défis et réseaux de soutien
Des familles monoparentales en Suisse : panorama et enjeux
Les familles monoparentales restent majoritairement composées de mères célibataires, les pères célibataires étant nettement moins nombreux. La conciliation entre vie professionnelle et vie familiale peut être un défi au quotidien, et cette réalité peut peser sur l’économie des foyers ainsi que sur la santé mentale des parents, souvent épuisés et isolés.
Zeina : une maternité choisie après six ans de combat
De retour en Suisse après avoir exercé comme enseignante universitaire aux États‑Unis, Zeina a grandi dans un cadre familial traditionnel, avec des parents mariés depuis 56 ans. « J’ai toujours rêvé d’être maman, mais jamais d’être seule », confie-t-elle. Après plusieurs relations sans issue, elle décide d’une procréation médicalement assistée pour devenir mère seule. Ce parcours est long et éprouvant et s’étend sur six années. « Ce qu’on ne réalise pas toujours avec les PMA, c’est que même si on insère un embryon, c’est le corps qui décide. C’est la beauté et la magie de la grossesse », précise-t-elle.
Ayant vécu à Boston, où la PMA est accessible aux femmes célibataires, contrairement à la Suisse où elle était interdite à l’époque, Zeina bénéficie d’un accompagnement psychologique tout au long du parcours. Elle a dû faire le deuil du modèle familial traditionnel et accepter un cadre familial différent.
À huit mois et demi de grossesse, une urgence la contraint à rentrer en Suisse en mars 2020, au début de la pandémie de Covid. « Un voisin est venu frapper à ma porte à 21 h pour me dire de partir, que j’allais accoucher seule et que les frontières allaient fermer », raconte-t-elle. Luca naît finalement en Suisse, chez ses grands-parents. Une dépression post‑partum importante s’ensuit, liée à une chute hormonale après six années de traitements, à la perte de son identité professionnelle et à l’isolement lié au Covid.
« Ma mère a pris le relais pendant ma dépression. Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais fait », ajoute-t-elle.
Jérôme : une paternité non planifiée devenue engagement
À 43 ans, Jérôme élève seul son fils Toma, aujourd’hui âgé de six ans. « Je ne voulais pas d’enfant. J’avais peur de répéter les schémas familiaux que j’ai connus, l’absence d’un père », explique-t-il. Sa rencontre avec la mère de Toma, originaire du Laos, a lieu lors d’un voyage et l’enfant n’était pas prévu. En voyant les conditions de vie de son fils au Laos, il décide de tout faire pour le faire venir en Suisse avec sa mère. Six mois après leur arrivée, la mère repart, le laissant seul avec Toma. « Lors de sa naissance, je lui ai fait une promesse : lui offrir la meilleure vie que je puisse lui offrir », confie-t-il. Cette histoire n’est pas un coup de foudre paternel, mais un engagement qui se construit peu à peu.
Des défis quotidiens et une charge mentale importante
Le quotidien d’un parent solo est éprouvant. Jérôme se souvient des six premiers mois où son fils pleurait, il ne dormait pas et devait travailler à côté. Une crèche orientée Montessori a changé la donne, permettant à Toma de se développer et à Jérôme de consolider son lien paternel.
De son côté, Zeina a choisi de retourner vivre chez ses parents, une solution qu’elle qualifie de salvatrice : « Ma mère a pris le relais pendant ma dépression. Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais fait ». Cet appui familial lui a permis de travailler à 100 % tout en élevant Luca.
Les origines et le choix du donneur
Pour Zeina, la question des origines est primordiale. Elle a opté pour un donneur à identité ouverte, afin que Luca puisse, s’il le souhaite, le rencontrer à ses 18 ans. « C’est une décision que j’ai prise pour lui, même si c’est stressant pour moi », explique-t-elle. Elle parle régulièrement à Luca de son donneur, qu’elle appelle « le monsieur qui a donné la graine ». Dans sa chambre, un poster de La Nuit étoilée de Van Gogh rappelle le tableau préféré du donneur, un jeune homme originaire de Californie.
Reconstruction d’un réseau de soutien
Pour lutter contre l’isolement, Zeina et Jérôme ont développé de nouveaux liens sociaux. Jérôme a trouvé une « grand-mère de cœur », une voisine d’une septantaine d’années qui prend soin de Toma. Il a aussi participé à deux camps pour papas solos organisés par Pro Juventute, qui, selon lui, ont été « la lumière au bout du tunnel » et lui ont permis de retrouver des nuits complètes. Zeina a cofondé l’association « Maman Solo » en Suisse romande, qui rassemble aujourd’hui plus de 200 membres.
Des modèles familiaux variés, mais tout aussi valables
Zeina et Jérôme soulignent qu’il existe plusieurs configurations familiales et que cette réalité n’est pas toujours pleinement reconnue dans la société suisse. Leur modèle, bien que différent, fonctionne et demeure aujourd’hui une source de bonheur pour chacun.